Depuis quelques mois, les vidéos de « mewing » envahissent le web avec une promesse alléchante : restructurer le bas de notre visage affaissé ou fuyant. Le tout, grâce à une méthode toute simple de replacement de la langue. Explications et mise au point avec l’orthophoniste Sylvie Drai-Jacquin.

Le « mewing » est adapté de la technique de repositionnement de la langue (normal tongue posture) théorisée par John Mew, orthodontiste britannique né en 1928. En étudiant l’impact environnemental sur l’évolution de notre mâchoire à travers les siècles, Mew observe que l’appétence humaine pour les aliments mous et cuits a affaibli la musculature des mâchoires ainsi que la structure de maintien du visage à partir des pommettes. S’ensuit une fuite de la mandibule (mâchoire inférieure) et une avancée du maxillaire (mâchoire supérieure) qui empêche l’occlusion dentaire (c’est à dire l’emboîtement des dents du haut et du bas).

En effet, ce type d’alimentation incite à perpétuer la déglutition primaire qui correspond à la succion infantile, et consiste à pousser la langue vers les mâchoires pour permettre la tétée. Lors de l’apparition des dents et du passage à une nourriture solide, la succion, devenue caduque, fait place à la mastication. Ce mécanisme qui permet la déglutition et la pré-digestion des aliments étant contrarié par le mouvement de va et vient horizontal de la langue, celle-ci va désormais se plaquer sur le palais pour permettre la mastication. Ce placement de la langue correspond au passage de la déglutition primaire à la déglutition secondaire.

Si cette étape est négligée, du fait d’une nourriture trop molle ou d’aliments avalés « tout ronds », la déglutition primaire, au lieu d’être inhibée, va se perpétuer et entrainer un déplacement des dents du fait des pressions continues de la langue lors de la déglutition. La bouche aura tendance à rester ouverte et à être utilisée à la place du nez pour respirer, entraînant une mauvaise posture des épaules (voûtement).

Le « mewing » consiste à rééduquer le placement de la langue (qui doit être plaquée au palais) lors de la déglutition et même au repos) pour muscler les mâchoires, assurer une bonne assise au dents, les réaligner et rééquilibrer l’axe pommettes-mâchoires-menton. D’où son succès sur Internet où cette méthode revisitée promet de redonner à tout un chacun un visage harmonieux et tonique.

Quel impact notre façon de déglutir a-t-elle sur nos dents ?

Sylvie Drai-Jacquin : La langue est un organe composé de 17 muscles (organe de la phonation, de la déglutition et de la mastication ). On déglutit entre 1700 à 2000 fois par 24 heures. La déglutition primaire ou infantile est normale chez le nourrisson et le très jeune enfant, favorisée par la succion d’un doigt ou de la tétine avec interposition linguale entre les arcades du haut et du bas (à la langue s’avance à l’endroit où les dents apparaissent). Puis on passe à la déglutition secondaire entre 3 et 7 ans avec la mise en place des canines et des incisives. La persistance de la déglutition primaire, au delà de cet âge s’appelle déglutition atypique et entraîne la malformation des arcades dentaires, des mâchoires et des troubles de la prononciation. Elle peut aussi favoriser le déchaussement des dents chez l’adulte. Cette déglutition doit être rééduquée le plus tôt possible.

En quoi consistent les exercices ?

S. D-J. : Lors de la déglutition secondaire, la langue ne touche pas les dents de devant. La rééducation consiste donc à acquérir ces automatismes en s’exerçant tout d’abord devant un miroir : cette déglutition se fait en prenant une gorgée d’eau et en sentant la pointe de la langue au palais sans contact avec les dents de devant et les lèvres fermées sans crispation : on répétera l’exercice plusieurs fois et le patient devra le faire quotidiennement à la maison. On travaillera dans un second temps avec un aliment semi liquide (compote) pour travailler la mastication avec le contrôle de la langue en permanence. Le patient doit également apprendre à positionner la langue derrière les dents du haut sans les toucher, pour les consonnes suivantes : T D N L GN (son gneu). Enfin, on fait prendre conscience de la position linguale au repos : la langue, en effet, doit être en ventouse au palais et les lèvres fermées pour favoriser également la respiration nasale. La posture générale doit être vérifiée et travaillée également si cela est nécessaire . Cette rééducation est la même pour un enfant de 7 ans que pour un adulte. Le patient doit aussi se débarrasser du tic suivant : le léchage des lèvres. L’orthophoniste doit aider le patient à acquérir ces automatismes. Pour cela il a besoin de sa motivation et de sa coopération.

Lorsque les dents se sont déplacées, cette pratique suffit-elle à corriger leur position ?

S. D-J. : Non, absolument pas. Le traitement orthodontique est indispensable pour la correction des anomalies dentosquelettiques. Mais pour assurer la stabilité définitive du traitement, la rééducation orthophonique est nécessaire. Par la rééducation, l’orthophoniste fait prendre conscience de la langue au patient. La rééducation doit démarrer avant tout traitement orthodontique pour que le patient apprenne à positionner sa langue. Lors du retrait de l’appareil dentaire ou des bagues, il est nécessaire de refaire une ou deux séances de contrôle et pour s’habituer à de nouvelles sensations sans être tenté de toucher ses dents avec sa langue (et ne pas risquer de les déplacer à nouveau). Cette rééducation bien menée peut être réalisée en 4/5 séances si le patient est conscient de l’importance de celle-ci. Bien sûr, le nombre de séances peut être plus important. Le travail de l’orthodontiste et celui de l’orthophoniste se complètent au bénéfice du patient.

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