Dans une société sous pression, où les enfants doivent grandir sans attendre, ces thérapeutes soignent les troubles de la communication. Alliés incontournables ou produits d’une époque exagérément perfectionniste ?

L’orthophoniste, personnalité encore méconnue du grand public ? Leïla Bekhti a popularisé cette fée du langage sur le grand écran. Dans « Un homme pressé », d’Hervé Mimran, l’actrice interprète le rôle de l’énergique orthophoniste d’un Fabrice Luchini en homme d’affaires devenu aphasique à la suite d’un AVC.

Dans la vraie vie, le profil de cette profession de santé, nouvelle coqueluche des familles, est bien ciblé : de sexe féminin à 97 %, elle possède un bac + 5 et est âgée, en moyenne, de 43 ans. Et c’est bien elle que l’on vient consulter en masse quand les notes chutent, et que le redoublement menace. Remettre en selle l’enfant en échec scolaire, depuis la maternelle jusqu’au bac, voilà sa mission. « L’orthoph’ », comme la surnomment les petits, rattrape le temps perdu en colmatant les retards de parole, réconcilie ceux qui sont fâchés avec les mots, rééduque les dyslexiques, les dysorthographiques, les dyscalculiques, et rassure les mères en détresse en coachant leur progéniture désorientée. Cette discrète devient ainsi incontournable.

Florence, la trentaine souriante, jeans, Perfecto et queue-de-cheval, reçoit dans un vaste appartement du Xe arrondissement de Paris. Trois jeunes orthophonistes et un ostéopathe se partagent ce cabinet. Mobilier minimaliste, ambiance zen, une dizaine de Tom-Tom et Nana dispersés sur la table basse, musique feel good : la salle d’attente est peuplée de mères anxieuses accompagnant leurs rejetons. Florence fait partie des 862 orthophonistes installées en libéral, à Paris. C’est un chiffre minuscule, si l’on considère qu’il existe 3 000 dentistes et 1 700 psychologues répertoriés dans la capitale. « Il n’y a pas assez d’orthophonistes, confirme Florence, car la demande est énorme. Nos listes d’attente s’allongent d’année en année. J’ai des patients qui habitent loin, en banlieue, et qui, faute de professionnels près de chez eux, font une heure de trajet pour venir à mon cabinet chaque semaine. »

Selon la Fédération nationale des orthophonistes, le volume d’actes a doublé en dix ans. Et il risque d’augmenter avec la décision d’Emmanuel Macron d’abaissé à 3 ans au lieu de 6 ans l’âge de la scolarisation. L’ambition ? Que l’école maternelle devienne une structure essentielle et non plus (parfois) une crèche bis. Le risque à maîtriser ? Que les moins de 6 ans soient soumis à la pression d’apprendre vite, au même rythme, dans un cadre scolaire de plus en plus intolérant à la différence.

« Quand j’ai enfin eu un rendez-vous pour Oscar, explique la mère d’un petit patient de Florence, j’étais euphorique. Cela faisait deux mois que j’étais sur liste d’attente, je désespérais de trouver une orthophoniste. Mon enfant, qui est en deuxième section de maternelle, s’exprime mal. Il peine en classe, et son institutrice insistait pour qu’on lui fasse passer un bilan. »

Le bilan, c’est le sésame, cette épreuve initiatique qui est aussi l’occasion d’une première rencontre entre les parents, l’enfant et la thérapeute du langage. Il dure une heure et ventile une série de tests, souvent ludiques, permettant de cerner les lacunes. Après cela, les séances débutent. « Elles durent trente minutes, précise Florence. Selon les troubles démontrés par le bilan – simple retard de parole, troubles de l’articulation, dyslexie -, on met en place un processus de rééducation. » Plus le lien est bon, plus l’orthophoniste est compétente, plus les résultats sont présents. Même les plus récalcitrants parviennent à déchiffrer des syllabes, puis des mots et des phrases ; l’arithmétique se dévoile autrement, la graphie aussi. L’orthophoniste adapte des techniques d’apprentissage de la lecture, de l’orthographe, de la syntaxe. Une précieuse alternative au processus scolaire, qui panique ou perturbe l’enfant en échec : « On échoue rarement, sauf s’il s’agit de problèmes psychiques très graves ou de formes d’autisme », ajoute Florence.

Dans son cabinet, on reçoit des parents de plus en plus jeunes, stressés par le couperet du redoublement, hantés par le spectre de la performance et de la sélection, et persuadés que « tout se joue avant 6 ans » – cette formule anxiogène sert d’ailleurs de titre au best-seller du psychologue Fitzhugh Dodson. Optimiste, Florence estime qu’il ne faut pas la prendre au pied de la lettre. Et nombre d’orthophonistes invitent les parents à arrêter, par exemple, les cours d’anglais infligés aux tout-petits, pour les emmener bricoler, jardiner, cuisiner. Loin des applis et de leurs écrans.